Stratonice

Encouragé par le succès remporté par Euphrosine et Coradin, ou le Tyran corrigé, Étienne-Nicolas Méhul poursuit sa jeune carrière de compositeur avec Stratonice, « Comédie héroïque » en un acte sur un livret de François-Benoît Hoffmann, créée au Théâtre Favart le 3 mai 1792. Représenté pas moins de vingt-trois fois l’année de sa création, Stratonice est l’un des opéras-comiques de Méhul les plus représentés du vivant du compositeur. À seulement vingt-huit ans, celui-ci est, grâce à cette œuvre, élevé au rang de maître. En effet, neuf jours après la première représentation de Stratonice, on peut lire à son sujet dans le Mercure français : « Le compositeur est M. Méhul, auquel son premier ouvrage, Euphrosine, a déjà procuré la plus brillante réputation. Celui-ci ne peut que l’assurer davantage. Tous ses morceaux sont parfaitement sentis, et la manière de ce jeune auteur, perfectionnée de jour en jour, est déjà digne, à beaucoup d’égards de servir de modèle  ». Le succès est tel, qu’un vaudeville « imitation de Stratonice » est créé le 6 juin 1792, au Théâtre du Vaudeville.

Stratonice offre tous les aspects d’une pièce classique. Le librettiste, Hoffmann, baigné de culture classique, évoque dans un style pur et plein de grâce l’amour secret d’Antiochus, fils de Séleucus, roi de Syrie, pour la belle Stratonice, princesse grecque promise à Séleucus. Heureusement, lorsque le roi découvre l’origine du mal qui ronge son fils grâce à son médecin Erasistrate, il se sacrifie pour le bonheur des deux amants.

Alors que les sujets d’opéras-comiques sont volontiers légers jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, l’œuvre d’Hoffmann et Méhul, à la fois pathétique et dont l’action se déroule durant l’Antiquité, fait entrer au Théâtre Favart un genre nouveau tout en évitant « le secours des poignards, des poisons, des cachots et de tout cet échafaudage à la mode  » présent sur les scènes lyriques parisiennes depuis les premières années de la Révolution. Ainsi, bien que cette œuvre singulière conserve l’alternance d’épisodes parlés avec des épisodes chantés, elle semble plus appartenir au répertoire de l’Opéra ou à celui de la Comédie-Française plutôt qu’à celui de l’Opéra-Comique, ce qui lui donne un caractère aussi original qu’intéressant. D’ailleurs, la tentation de lier cette œuvre à l’opéra est telle que Stratonice sera reprise sur la première scène nationale le 20 mars 1821 avec des récitatifs mis en musique par le neveu de Méhul et premier prix de Rome en 1809, Louis Daussoigne-Méhul, dans des décors de Cicéri et Daguerre.

D’un point de vue musical, la partition renferme quelques merveilles. L’harmonie riche souligne le caractère pathétique de l’œuvre qui se trouve dès l’ouverture, tandis que certains airs, comme celui d’Antiochus « Insensé, je forme des souhaits », dans lequel le héros révèle sa profonde détresse, sont tour à tour lyriques, tourmentés et tendres. Enfin, on remarque particulièrement le quatuor où les sentiments de chaque personnage sont formidablement secondés musicalement par la richesse de l’écriture contrapuntique de Méhul. Ainsi, l’esthétique de cette œuvre semble déjà annoncer les grandes fresques dramatiques du XIXe siècle. En conséquence, plus que la découverte d’une œuvre inconnue ou que l’exploration d’un répertoire encore bien souvent négligé, la recréation de Stratonice de Méhul permet non seulement d’appréhender l’esthétique musicale de la fin du XVIIIe siècle mais aussi de mieux comprendre, le temps d’un opéra-comique, comment la musique est devenue Romantique. D’ailleurs, Berlioz, dans le chapitre XII de ses Mémoires, ne se vante-il pas de connaître par cœur Stratonice ?

Maxime Margollé

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